Chocolaterie du monastère

des Pères Trappistes d’Aiguebelle

(France)

De célèbres pères chocolatiers

 

Fondée en 1137 par les moines de Moribond (1), dans un vallon isolé, aux confins du Dauphiné et de la Provence, dans le canton de Grignan (Drôme), et ruinée pendant la Révolution, l’abbaye cistercienne Notre-Dame d’Aiguebelle fut réoccupée en 1815 par des moines trappistes, qui, en 1869, créèrent une chocolaterie, attenante au monastère. La publicité expliquait cette production chocolatière en ces mots : « La célébration de l’office divin, le travail des mains et l’étude se partagent la journée du trappiste. Le travail manuel est de nos jours, pour les religieux de la Trappe, non seulement un point de règle, mais une nécessité absolue. Leurs seules ressources proviennent en effet de l’exploitation agricole et plus spécialement de la fabrication du Chocolat d’Aiguebelle. » Cette dernière connut un rapide essor à partir de 1884, sous la direction de l’abbé Jean-Baptiste Chautard (1858-1935).

(1) Fondé en 1045, par la famille des Adhémar de Monteil, et transféré en 1134 sur les terres de Gontard, seigneur de Rochefort, d’après la publicité de la chocolaterie.

La marque « Aiguebelle », déposée en 1885, couvrait une large gamme d’articles : Cacao d’Aiguebelle, en poudre, soluble ; tablettes de chocolat de marque « Aiguebelle » en quatre qualités (FinSurfinExtraHors-Choix), aux prix de 2 f., 2 f. 50, 3 f. 25 et 4 f. 25 le demi-kilo ; chocolat de marque « Abbaye », en deux qualités (« marques d’assortiment »), à 1 F. 50 et 1 f. 70 le demi-kilo ; dominos, bâtons, pastilles et croquettes en qualités Supérieure et Courante ; chocolat à la crème et praliné ; bonbons de chocolat. Dans les dernières années du XIXsiècle, la chocolaterie disposait d’une force motrice de 120 chevaux et présentait une capacité de production de 7 000 à 8 000 kilogrammes par jour. 

Tôle lithographiée embossée, ca 1900,

Imp. Champenois,  64,7 x 44,8 cm.

Salle d'expédition.

La publicité d’alors était explicite sur la politique de cette chocolaterie, qui poursuivait un double but : « 1° Produire le Vrai Chocolat hygiénique, d’un goût et d’un arôme exquis, et pouvoir le garantir exempt de toutes les falsifications dont beaucoup de produits sont malheureusement l’objet. 2° Livrer ce chocolat à des Prix modérés, sans détriment de la qualité. » Un souci de qualité qui, alors, permettait de se distinguer au sein d’un secteur envahi par les chocolats frelatés. « Outillage perfectionné, choix judicieux et dosage intelligent des matières premières, soins scrupuleux dans la fabrication sont autant de titres qui justifient la supériorité du Chocolat d’Aiguebelle. Cette industrie, tout en subvenant à l’entretien des religieux dans leur solitude, leur permet de répandre quelques bienfaits sur les populations environnantes, les pauvres, les orphelins surtout. » Ainsi le monastère commentait-il son activité.

Pour assurer cette production en constante expansion, la société anonyme laïque « Chocolaterie d’Aiguebelle », créée dès 1891, implanta une seconde usine à Donzère, à une quinzaine de kilomètres de l’abbaye ; cette usine entra en activité en 1895. Les préoccupations des moines demeuraient similaires, comme en témoigne l’avertissement figurant au verso des chromos publiées après 1895 : « Au consommateur qui accepte, souvent à son insu, des chocolats mélangés, additionnés de farine, nous recommandons d’une manière particulière le Chocolat d’Aiguebelle (enveloppe papier blanc glacé), chocolat complet Garanti rigoureusement pur cacao et sucre. » La production annuelle de la chocolaterie atteignit quelque 1 800 tonnes dans les années 1920. Par ailleurs, elle dut s’adapter à l’évolution du secteur, en fabriquant, notamment, des chocolats fins « de fin d’année », des œufs de Pâques et une boisson chocolatée créée en 1934, « Caobel » (de la contraction entre cacao et Aiguebelle), petit déjeuner à base de cacao, sucre, farine de banane et galettes pulvérisées. Dans les années 1930, la Chocolaterie d’Aiguebelle était la huitième chocolaterie de France.

Mini 4 pages, coll. A. P.-R.

Sa carrière fut toutefois marquée par de graves difficultés à partir de la Seconde Guerre mondiale. Devenue une entreprise laïque en 1954 et bien qu’elle ait, elle-même, absorbé à la fin des années 1950 la chocolaterie marseillaise du Prado, la Chocolaterie d’Aiguebelle dut se résoudre à s’intégrer au groupe Unichoc, qui réunissait déjà la Chocolaterie de l’Union (Lyon) et la Chocolaterie Pupier (Saint-Étienne). Elle transféra son activité à Saint-Étienne en 1977 et disparut en 1978, avec la fermeture définitive de l’usine de Donzère. L’installation devint une friche industrielle, menaçant ruine, lorsque, en 1992, la ville de Donzère acquit ses bâtiments, qui constituaient un monument du patrimoine communal. Aujourd’hui, l’ancienne chocolaterie, d’une surface totale avoisinant les 10 000 m², a retrouvé vie grâce à plusieurs entreprises qui s’y sont établies.

Par ailleurs, en 1981, la marque « Aiguebelle » fut rachetée par le groupe Cantalou (auj. groupe CÉMOI). Installée à Sorbiers (Loire) depuis 1982, elle est spécialisée dans la fabrication et la commercialisation de produits de confiserie de chocolat saisonniers, vendus en France essentiellement pour les fêtes de Noël et de Pâques

1968, coll. A. P.-R.

Le prêtre haussa les épaules. — Voyons, vous m’avez questionné sur ma petite Trappe ; je vais m’efforcer de vous satisfaire. Elle est minuscule si on la compare à la grande Trappe de Soligny ou aux établissements de Sept-fonds, de Meilleray ou d’Aiguebelle, car elle ne se compose que d’une dizaine de pères de chœur et d’une trentaine de frères-lais ou convers. Il y a aussi avec eux un certain nombre de paysans qui travaillent à leurs côtés et les aident à cultiver la terre ou à fabriquer leur chocolat.

— Ils font du chocolat !

— Cela vous étonne ? et avec quoi voulez-vous qu’ils vivent ? Ah dame ! Je vous préviens, ce n’est pas dans un somptueux monastère que vous irez !

Joris-Karl Huysmans

En Route

Un écho au Maroc…

 

Pendant la Seconde guerre mondiale, des problèmes d’approvisionnement incitèrent les moines à s’installer au Maroc, alors protectorat français, pour y fabriquer leur chocolat, et à y créer une succursale de la chocolaterie d’Aiguebelle, dont l’activité débuta en novembre 1942, dans l'usine élevée sous la direction de l'architecte Edmond Brion (2). Aiguebelle Maroc fut la première chocolaterie implantée dans ce pays. Sa marque phare « Aiguebelle » adopta une gazelle pour mascotte — selon la légende, une gazelle aurait élu domicile sur le chantier de la construction de l’usine. Le chocolat en poudre, lancé alors (en boites de 250 et 500 g), prit l'appellation de Caobel, contraction de « cacao » et « Aiguebelle » (3).

Dès la fin de la guerre, les moines d’Aiguebelle quittèrent le Maroc. L'usine conserva la marque « Aiguebelle », lança, en 1950, la marque « Frégalior », destinée à une barre chocolatée au lait et aux amandes caramélisées, encore commercialisée aujourd’hui, et, en 1957, sa première tablette de chocolat au lait. En 1960, elle absorba le chocolat Bléda (4). Rebaptisée Compagnie Chérifienne de Chocolaterie (CCC), reprise par la famille Elbaz (1984), puis par la famille Berrada (1987), elle devint leader sur le marché national du chocolat. Aujourd'hui, si elle a conservé son usine d'Ouled Ziane, son siège se trouve à Casablanca, son site de Lissasfa est consacré à la logistique et au conditionnement, et elle possède des dépôts dans plusieurs villes du royaume. Son slogan : « Je fonds pour toi ». Un cinquième du chocolat consommé au Maroc (5) provient désormais de l'entreprise Aiguebelle Maroc. Laquelle est présente dans certains autres pays africains. Ainsi, en 2013, elle inaugura, à Yaoundé (Cameroun), une unité de transformation du cacao, d’une capacité annuelle de 40 000 tonnes (6), gérée par sa filiale camerounaise, Cameroon Investment Company.

Par ailleurs a été ouvert en 2009, sur le site de Casablanca, un musée du chocolat, qui présente, par le biais d’anciennes machines et d’anciens conditionnements, l’histoire du chocolat et son processus de fabrication. Enfin, depuis 2006, la Compagnie Chérifienne de Chocolaterie organise, chaque année, un Concours Aiguebelle de Chocolaterie, ouvert à tous les amateurs de chocolat et de pâtisserie, au Maroc et à l’étranger,

(2) Il conçut la Banque d'État du Maroc et plusieurs autres édifices importants de Casablanca.

(3) Aujourd'hui, Caobel détient 90 % de part de marché avec 250 t de cacao en poudre commercialisées par an. Initialement marron, la boîte adopta ensuite un dégradé de couleurs, du rouge au jaune, puis en 1980, s'enrichit d'images d'enfants. Ce type d'illustration fut abandonné en 1991 et réapparut en 1997, pour disparaître peu après. Depuis le début des années 2000, le packaging met en avant la notion de « boisson chocolatée ».

(4) Cette firme, établie à Fédala (auj. Mohammédia), avait pour emblème un petit bonhomme, Bill, reconnaissable à son pull et sa casquette rayés de rouge et blanc.

(5) Environ 1 kg / an per capita.

(6) L’unique broyeur de cacao du Cameroun était jusque là la Société industrielle des cacaos (Sic Cacaos), à Douala, avec une capacité de 30 000 tonnes — filiale du groupe sud-africain Tiger Brands Limited au Cameroun, celle-ci est connue via sa marque Chococam. La transformation donnant une valeur ajoutée à la production nationale, le Cameroun recherchait des partenaires pour la transformation d’une plus large partie de sa production de cacao (entre 210 000 et 230 000 t).

Une imposante imagerie

 

Chromo à système, vers 1903.

Chromo à système, vers 1903.

• Le papier monnaie dans les divers pays

 

• Les départements

 

• Les rois de France

 

• L'art industriel : La céramique

 

• L'art industriel : la verrerie

 

• Les bateaux, 25 sujets, 1910

 

• Les grands pontifes

 

• Les palais royaux en Europe, 12 sujets, vers 1912.

 

• Les grands martyrs

 

• Les îles, vers 1910

 

• Vie de Jeanne d'Arc

 

• Massacres d'Arménie, 12 sujets, 7 x 10,4 cm.

Cette série fait état d'un évènement tragique d'actualité :  les massacres qui eurent lieu entre 1895 et 1896, à l’époque du sultan Abdul Hamid (« le sultan rouge »), dans l’Empire ottoman. — à Trébizonde, à Malatia, à Arabkir, à Gurun, à Kharpert, à Constantinople, etc. Elle fut décorée d’une médaille d’or lors de l’exposition internationale en 1900.

 

• Les dentelles

 

• Les insectes : les papillons

 

. Le monde des oiseaux

 

• Le monde des mammifères

 

• Le monde sous-marin

 

• Les coquillages

 

• Les champignons

 

• La guerre russo-japonaise, 24 sujets, 1905

 

• Les ordres militaires

 

Les albums

 

Les cartes postales

 

 

• Les cuirassés  (cartes postales), vers 1900

 

• Les ports du monde, vers 1910

 

• Les monuments de l'Antiquité

 

• Les mois

 

Des publicités de toutes sortes

 

Parallèlement à ce foisonnement iconographique (7), la firme eut recours à divers autres supports publicitaires. De 1880 à 1905, elle édita un calendrier sous forme d’un petit cahier (6 x 4 cm) ou d’un dépliant à deux volets (6 x 9,5 cm), réalisé en impression chromolithographiée. Des cartes postales sont consacrées aux fresques sur la vie de Jésus décorant l’ancienne chocolaterie de Donzère et réalisées en 1918-1919 par le peintre donzérois Loÿs Prat (1879-1934) [8]. De même, des calendriers muraux (34 x 25,5 cm, imprimerie Sirven, Toulouse) reproduisirent les œuvres de Loÿs Prat. Des albums de « découpages » évoquèrent « Les Fables de La Fontaine » (72 images, 1934) et « Les vieilles chansons de France » (176 images, 1935), suivis par d’autres en 1936 (300 images) et en 1937-1938. À cette même époque, de 1935 à 1939, le journal « Le Club des 4 heures », avec pour héros Titin et Mireille, pouvait être obtenu contre un certain nombre d’images — les adhérents recevaient un insigne « Club des 4 heures », ainsi que des cadeaux.

Il faut aussi mentionner : un petit livret « École de Dessins pour Enfants » (4 pages, 10,5 x 5,5 cm), fourni avec une feuille de papier transparent pour reproduire maisons et châteaux imprimés en gris — « L’élève ajoutera à l’intérêt de ce travail, en passant son dessin en couleurs. Il aura soin, naturellement, d’employer les teintes qui conviennent à chaque objet », est-il précisé — ; « Les récits illustrés », petits fascicules (15 pages, 15 x 12 cm) sur les thèmes « La gourmandise punie », « Les dangers de l’eau », « Le malade imaginaire », etc ; des buvards ; des protège-cahier ; des tôles lithographiées ; etc. Sans oublier un mini-camion-fourgon Bernard Type 110 1950, réalisé par Corgi, en zamak, en 1999. Sur la carrosserie : l’inscription « Chocolats d’Aiguebelle Confiserie - Donzère Paris » et la représentation d’un tambourinaire provençal. Sur les portes du véhicule : l’emblème de L’Alsacienne, groupe auquel appartient Aiguebelle.

(7) À noter qu'il existe un Catalogue des chromos et images de la Chocolaterie d'Aiguebelle (Drôme), dû à Victor Bettega, avec la collaboration de Lucilla de Magistris (Grenoble, Victor Bettega, 1992). Par ailleurs, au printemps 2007, l’abbaye accueillit une exposition « Les Images de la Chocolaterie d’Aiguebelle - Un patrimoine, un enracinement local et des souvenirs d’enfance ».

 (8) Ces fresques sont toujours visibles dans l’une des rotondes de l’ensemble restauré.

Quelques marques liées à Aiguebelle

 

Diverses marques jalonnent l’histoire de la chocolaterie d’Aiguebelle. Bymoka concernait des croquettes de chocolat au café. L’appellation Kaocrème désigna un chocolat fondant jusque vers 1935 ; elle fut interdite car susceptible de faire croire à l’adjonction de crème de lait et fut remplacée par « Aiguebelle, chocolat fondant », l’enveloppe de la tablette conservant sa couleur bleu lavande et ses lettres or. Lancé vers 1928, Kaopoudre était un mélange de cacao en poudre et de sucre. Le chocolat au lait Lactocrème fut lancé vers 1932. La marque Mazira s’appliquait à un bâton de 50 g, fait de chocolat fondant au miel et aux amandes. Les Mistralines étaient constituées de pâte de chocolat fondant additionnée de noisettes finement broyées. La marque de chocolat courant Primah, abandonnée en 1905, fut reprise en 1934 pour désigner un chocolat courant (35 %), fabriqué avec des fèves de cacao provenant généralement du Cameroun.

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