Le marché du cacao

 

 

 

Il concerne les transactions portant sur les fèves de cacao, ainsi que le commerce des demi-produits (1). La commercialisation des fèves se fait de diverses façons : à travers un organisme régulateur ; par le biais d’exportateurs privés ; ou via des coopératives de production. Celle des demi-produits est assurée par les organismes d’État ou par les transformateurs, publics ou privés. les acheteurs se répartissent essentiellement en groupes assurant la transformation des fèves pour les professionnels — cinq firmes (Adm, Cargill, Barry Callebaut, Petra Foods et Blommer) traitent la moitié du tonnage mondial — et en grandes chocolateries industrielles (Nestlé, Mars, Cadbury, Hershey, Ferrero, etc.).

(1) Produit « semi-finis », à savoir la pâte de cacao (ou « cacao en masse », ou « masse de cacao »), le beurre de cacao, le cacao en poudre, la couverture de chocolat, les produits d’imitation de la couverture et les produits de laboratoire. Syn : produit demi-finis, produit semi-finis. 

Autre acteur du marché du cacao : la bourse, organisme financier traitant des transactions portant sur le cacao. Concernant les différentes étapes de la filière, elle permet aux fabricants de demi-produits et aux chocolatiers de se prémunir contre les fluctuations des cours, imprévisibles et préjudiciables, à la fois par les achats à terme et par la technique de l’« arbitrage », qui consiste à tenter de neutraliser une perte subie lors d’une première transaction par un gain égal réalisé sur une deuxième. Si le XIXe siècle vit se créer plusieurs bourses de commerce — à Hambourg, Amsterdam, Londres et Paris —, il n’en existe aujourd’hui que deux, établies à Londres et New York. La première, London Futures and Options Exchange (LIFFE, en livres sterling), est la plus importante. La seconde, New York Cocoa Exchange Inc. (ICE, en dollars US) remonte à 1926-1927. « La Bourse de commerce britannique est le lieu stratégique de la petite fève. Devant tous les autres marchés à terme de matières premières, y compris New York, le Fox de Londres est, par excellence, le marché qui compte, la place où se conclut l’essentiel des opérations sur le cacao », indiquaient déjà en 1990 les auteurs de La guerre du cacao. Institution financière, le marché à terme concerne du cacao fictif. « On n’y achète pas des produits physiques mais des contrats parfaitement codifiés et standardisés. On y prend des engagements de vente ou d’achat. […] Les contrats du marché à terme servent à deux choses : spéculer ou s’“ arbitrer ”, c’est-à-dire à se protéger. » — se protéger contre le risque de fluctuations des prix, c’est ce à quoi vise le négociant. Quant au CAL, il s’agit d’un organisme britannique réglant les transactions mondiales de cacao.

Le cacao est produit par des pays en voie de développement et constitue, pour la plupart d’entre eux, une des bases de l’économie nationale. Mais ces pays ne sont jamais parvenus à en contrôler le prix, lequel connaît tour à tour des creux et des sommets… Cette instabilité se traduit par une forte fluctuation des cours, au sein des bourses de commerce. Le phénomène n’est pas nouveau. Ainsi, au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, le cours du cacao chuta, sur la place d’Amsterdam, de 0,80 florins la livre à 0,50 florins sans doute « en conséquence des mesures de libéralisation de la Couronne espagnole pour favoriser le commerce extérieur de ses possessions du Nouveau Monde » (Nikita Harwich), pour ensuite remonter à partir de 1790. Plus près de nous, les fluctuations furent parfois considérables. Par exemple : si, avant le second conflit mondial, le prix se situait autour de 3,5 US cents lb, il s’éleva pendant la guerre pour atteindre 70 US cents lb en 1953-1954. Puis il baissa dans les années 1960, jusqu’à 20 US cents lb, et remonta ensuite à plus de 2 dollars lb autour de 1975, avant de chuter à nouveau à 1 dollar lb au début des années 1980. Les cours mondiaux se sont effondrés ensuite, pour tomber, en 2000, à 880 dollars la tonne. Le marché connut de fortes fluctuations production-demande entre 2000-2001 et 2009-2010. En 2002, la crise ivoirienne propulsa la tonne de cacao à 2 400 dollars. Néanmoins, ils n’ont pas, depuis lors, retrouvé le record de 1979 (environ 4 000 dollars la tonne à New York), même si, en mai 2010, suite à une accélération de la demande et à une offre stagnante, le cours de la fève atteignit à Londres un prix inédit depuis trente-deux ans (2 451 livres la tonne) et même si, en janvier 2011, les cours s’envolèrent à leur plus haut niveau (3 277 dollars la tonnes à New York). La raison de cette dernière flambée fut, dans le cadre de l’imbroglio politique ivoirien, l’embargo sur les exportations de cacao décrété pour quelques semaines (2) par le nouveau président de la Côte-d’Ivoire, Alassane Ouattara, pour faire presssion sur le président sortant, Laurent Gbagbo, qui refusait de se retirer. Un phénomène exceptionnel, et qui mit en évidence l’influence sur un marché du cacao très tendu, de la crise intérieure traversée par le premier producteur mondial.

Plus généralement, la grande instabilité que connaît ce marché s’explique, tout autant que par les rumeurs et les anticipations de rupture de stocks, par les conditions naturelles — aléas climatiques, maladies, etc. —, les problèmes économiques (inflation, etc.), etc., et ce en dépit des efforts des organismes officiels pour stabiliser les prix (en Afrique, marketing boards, caisses de stabilisation). Tout déficit de cacao a des répercussions sur le marché mondial, avec un affolement du cours. Par exemple, fin avril 2010, la tonne de cacao livrable en juillet monta jusqu’à 3 227 dollars à New York, pour se tasser un peu à 3 198 dollars deux jours plus tard. L’explication de cette envolée boursière : une mauvaise récolte en Côte-d’Ivoire, inférieure de 13 000 tonnes à la précédente, une récolte ghanéenne elle aussi en baisse (prévision de - 38 000 t) et l’incapacité des cacaoyères indonésiennes et malaisiennes à compenser ces déficits. Quant aux fortes dégradations des cours mondiaux (par ex., années 1960-1965, 1990-1995, 1998-2000), elles sont souvent dues à d’importants excédents sur le marché mondial et à une demande sur la réserve. Ce fut ainsi le cas en décembre 2011, avec la perspective d’une récolte atteignant, pour la deuxième année consécutive, un niveau record en Côte-d’Ivoire, et une récolte décuplée en Guinée, pays alors en plein rétablissement politico-économique. La tonne de cacao livrable en mars chuta le 2 décembre, à New York, à 2 228 dollars. « Le fossé entre cette offre plantureuse et une demande sur la réserve devrait être aggravé par la mise en place d’un prix garanti pour les planteurs ivoiriens, qui toucheront au minimum 60 % du prix international du cacao [au lieu de 40 % sous le régime Gbagbo]. […] Ce surcroît de revenus pourrait les inciter à planter du cacaoyer à tour de bras, donc à aggraver la surproduction », écrivait alors Alain Faujas (3). toute dépression des prix génère la chute des revenus des planteurs, qui, de ce fait, en viennent à négliger leurs exploitations. pour éviter ces baisses des prix, l’i.c.c.o. (voir organisation) s’efforce de lutter contre la tendance à la surproduction, tendance quasiment constante car la plupart des petits cacaoculteurs — qui fournissent 95 % de la production mondiale — ne disposent pas d’informations sur le marché.

(2) La situation fut pour le moins complexe. L’appel à l’arrêt des exportations, lancé fin janvier par Alassane Ouattara et courant jusqu’au 15 mars, se vit opposer le 9 mars la sommation de Laurent Gbagbo à reprendre les exportations et à écouler d’ici le 31 mars les 400 000 tonnes de fèves stockées sous peine de sanction. Un léger recul fut aussitôt observé sur le marché, à Londres, comme à New York — de 3 775 dollars le 4 mars, le prix de la tonne tomba à 3 412 dollars le 11 mars.

(3) Le Monde, 4-5 décembre 2011.

(4) Le corner est une situation qui ne comporte pas de contrepartie (seulement des vendeurs ou uniquement des acheteurs).

(5) Article d’Alain Faujas, Le Monde, 22 juin 2010. Anthony Ward est l’un des fondateurs du fonds d’investissement britannique Armajaro. Ce surnom de « Doigts en chocolat » lui fut donné lorsque, en août 2002, il acheta 204 380 tonnes de cacao, qu’il revendit deux mois plus tard, avec un bénéfice de 40 millions de livres (47,4 millions d’euros) directement aux grands noms du secteur, comme Nestlé ou Callebaut.

il fallut attendre de longues années pour que les négociations internationales parviennent à un premier accord sur le cacao, en 1972. d’autant que la spéculation, très pratiquée par les utilisateurs industriels de fèves, joua un rôle non négligeable. Les coups de poker peuvent être des plus audacieux. Un exemple assez récent nous fut fourni en juillet 2010 par la tentative du Britannique Anthony Ward pour raréfier l’offre afin de faire monter les prix — tenter un corner, disent les spécialistes (4). Ce financier londonien, surnommé « Chocolate Finger » (5), investit 1 milliard de dollars (776 millions d’euros) pour acheter 240 100 tonnes de cacao (de quoi fabriquer 5 milliards de tablettes de chocolat), soit 6,3 % de la production mondiale annuelle et 15 % des stocks mondiaux. Pour répondre aux fluctuations de prix, de production et de consommation et aux spéculations néfastes, les accords entre pays (producteurs et consommateurs) permettent de déterminer les quantités devant être exportées par chaque pays producteur — ce qui garantit un prix minimal —, de fixer un prix maximal et d’établir les modalités qui règlent les achats et le stockage des excès de production.