Perron

(France)

 

Cet ancienne chocolaterie avait son siège social à Pantin, au 15 rue Lapérouse. Elle cessa d'exister en 1926.

Façade en 1985.

Phot. Philippe Malpertu / Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Une réclame bien pensée

 

« Le meilleur chocolat est le chocolat Perron.

J'ose dire que l'industriel qui a trouvé cette phrase est un grand homme. Ses confrères se lancent dans des phrases de réclame qui n'en finissent point ; ils parlent de cacao des îles, de sucre des colonies, de mécaniques à la vapeur ; ils entrent dans toutes sortes d'explications qui sont discutables, et qui promènent l'esprit du lecteur loin de la seule chose qu'ils veulent lui apprendre : le nom de leur établissement. M. Perron ne s'embarrasse point de tous ces détails inutiles ; il tranche d'un seul mot qui n'admet pas de réplique : le meilleur chocolat est le chocolat Perron.

            Que voulez-vous répondre à cela ? Trouvez-moi, s'il vous plaît, un point par où pénétrer dans cette phrase si compacte et si ferme ? Elle s'impose par sa forme brève, qui est celle de la conviction et du commandement. C'est un axiome : s'avisa-t-on jamais de discuter des axiomes ?

            Et remarquez même que M. Perron ne donne point son adresse à la suite de sa phrase. Ceci, messieurs, est un trait de génie. Un nom de rue, un numéro, ce sont des choses transitoires qui ôteraient au chocolat Perron ce qu'il a d'éternel et d'immuable. Quand vous lisez ces simples mots : le meilleur chocolat est le chocolat Perron, c'est comme si l'on vous disait qu'il n'y a qu'un Perron au monde, le grand, l'illustre, l'incomparable Perron, le Perron du chocolat Perron. Vous rougissez en vous même de ne pas savoir où il demeure ; vous avez des remords en prenant le matin votre chocolat, qui n'est pas le meilleur chocolat.

            Songez encore que cette phrase revient tous les jours, à la même place, dans tous les journaux qui se publient en France. Allez au fond de la Bretagne, entrez dans le plus misérable cabaret du plus honteux petit trou, demandez-y laVoix de Lesneven ou l'Écho du Huelgoat ; tournez la quatrième page ; les derniers mots que vous apercevrez, ceux qui précèdent la signature du gérant et qui ferment le journal, ceux sur lesquels vous vous endormirez, dont vous rêverez peut-être, ce sont les mots sacramentels : « Le meilleur chocolat est le chocolat Perron ». Et avez-vous réfléchi à l'énorme puissance d'une même phrase qui vient sans cesse frapper le cerveau à coups réguliers ? elle s'y enfonce peu à peu ; elle y pénètre si profondément qu'il devient impossible de l'en arracher.

            C'est la goutte d'eau qui creuse les rochesles plus dures. Répétez tous les jours d'un sot avéré qu'il est un homme d'esprit, il ne faudra pas bien longtemps pour que le public dise à son tour : C'est un homme d'esprit. Les meilleures raisons du monde ne peuvent rien contre une phrase toute faite. Il faut, pour comprendre de bonnes raisons, avoir de l'intelligence et se donner du mal. La foule est imbécile et paresseuse et se compose presque tout entière de moutons de Panurge. Je suppose qu'aujourd'hui l'Académie des sciences analyse le chocolat de M. Perron et démontre clair comme le jour qu'il est fait avec de la farine et de la mélasse : « — Voilà qui est bel et bien, dira la foule, mais il n'en est pas moins vrai que le meilleur chocolat est le chocolat Perron. »

 

Francisque Sarcey

Le mot et la chose, Paris, Michel Lévy Frères, 1863.

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